Dans les profondeurs de l’histoire à Potosi

Après avoir fini le tour dans le Salar à Uyuni, on monte directement dans un bus en direction de notre destination suivante: Potosi.

Question du jour: qui connait Potosi?

A mon avis (et à priori) pas grand monde. Et pourtant on devrait tous connaître. Non pas pour le fait que se soit la ville (de +100 000 habitants) la plus haute du monde (4070 mètres), mais surtout pour sa mine.

Petit rappel historique:

En 1544, un indien nommé Diego Huallpa découvre que la montagne de Potosi est pleine d’argent. Il en fait part au espagnols qui, plus qu’heureux de l’apprendre, commencent à creuser en Avril 1545. Enfin techniquement ce ne sont évidemment pas les espagnols qui creusent mais bien des locaux, réduits en esclavage.

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Le travail est tellement dangereux, entre les accidents, pneumonies et compagnie que les espagnols décident de faire venir des millions d’esclaves d’Afrique pour aider (jetant les bases d’une population noire en Bolivie).

On estime qu’en 300 ans d’exploitation coloniale, 8 millions de personnes sont mortes dans les mines de Potosi.

La mine de Potosi est l’une des plus importante du monde. Plus de 30 000 tonnes d’argents en ont été extraites de cette montagne appelée « Cerro Rico » pour être envoyées en Europe. Le développement de la ville fût tel que Potosi était à l’époque une des plus grandes villes du monde, plus importante que New-York ou Paris. Avant que la ville ne décline devant la baisse de valeur de l’argent au profit de l’or.

Ce qui n’empêche qu’avec tout ce qui en a été extrait, cette ville, cette colline, et surtout cette mine, sont la source d’une grande partie de la richesse de l’Europe des 16, 17 et 18e siècles (bien que cet argent « appartienne » à l’Espagne, il était apparemment dilapidé au profit des autres nations européennes). On estime que l’équivalent de 40 milliards de dollars ont été extraits pour être envoyés dans les caisses de l’Espagne.

Et il est incroyable de penser que la Bolivie a été pillée d’une telle fortune qui représente aujourd’hui 130% de son PIB!

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Bon, au delà de ça, qu’est ce que des touristes comme nous viennent faire a Potosi, à part se taper de la pluie, respirer difficilement et avoir froid?

Ben il y a 2 attractions principale:

La Casa de la Moneda

L’une est la Casa de la Moneda. Un musée maintenant, mais le lieux où étaient frappées les pièces de monnaie espagnoles puis boliviennes pendants des centaines d’années.

Une visite sympa car le bâtiment est beau et on peut voir des machines d’époque bien conservées. On peut déplorer cependant la mauvaise visite guidée (obligatoire) qui explique à moitié les choses et dans un ordre illogique, et l’horrible guide qui passe son temps à gueuler que s’il y en a un qui ose prendre une photo ou toucher quelque chose sans autorisation, la police viendra le chercher pour le mettre en prison.

A part ça c’était pas mal.

Et l’autre grande attraction, bien que plus discutable, c’est la visite de la mine.

La visite des mines de Potosi

Alors, pourquoi « plus discutable »?

Et bien parce que la mine est toujours exploitée aujourd’hui. Des mineurs y travaillent dans des conditions qui auraient fait frémir Zola même à son époque.

Et nous, on s’apprête a prendre nos appareils photo et à aller faire des selfies avec eux. Est-ce acceptable?

On était très partagés avant d’aller à Potosi. La mine nous attirait mais l’idée nous gênait. Une espagnole rencontrée à Buenos Aires nous avait dit qu’il était faisable de le faire sans agence, en y allant par nous même et en faisant du coup en sorte que notre argent parte directement aux mineurs, c’est mieux.

Bon, le problème c’est qu’une fois arrivés à Potosi, aucun moyen de trouver une connexion internet qui tienne la route (c’est à dire qu’afficher la page d’accueil de google était déjà impossible). Du coup, pas moyen de trouver des infos là-dessus.

Les guides font cependant référence à une agence tenue par d’anciens mineurs, dont les guides sont ex-mineurs et qui semble bien. On décide donc de se rendre a cette agence (the big deal). Après avoir écouté pendant une heure le baratin du mec de l’agence (à en croire que la mine est la meilleure école de vente du monde) on booke nos places pour l’après-midi même.

La visite des mines de potosi:

La visite commence dans un grand bus de 20 personnes avec un seul guide (ça fait peur). On se rend tous ensemble au « marché des mineurs ». Là où les mineurs peuvent acheter leur matériel et se ravitailler en feuilles de coca, bâtons de dynamite etc etc.

Là, on nous invite, sans trop de pression, à acheter quelques chose que l’on pourra offrir aux mineurs dans la mine. On repart donc Mag et moi chacun avec un paquet de feuilles de coca et une bouteille de de Fanta (que l’on prend soin d’acheter à la boutique en face de celle que nous indique le guide).

On remonte tous dans le grand bus en direction d’un hangar où on enfile notre « déguisement de mineur »: casque avec lampe torche, bottes, veste et pantalon pour protéger nos habits et un sac pour mettre notre eau et nos provisions.

Tout le monde se prend en photo et on repart.

A l’étape suivante en se sépare en groupes de 7 (ce qui est beaucoup mieux, d’autant que nous sommes pile 7) et on visite l’endroit où les minéraux extraits par les mineurs vont passer à travers différentes machines (assez basiques) pour séparer les minéraux de la terre. A la fin du processus, on obtient juste une espèce de boue chargés de minéraux divers.

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Les minéraux ne seront pas séparés entre eux ni encore moins travaillés sur place.

On remonte dans le bus et on part en direction du Cerro Rico, cette fameuse colline  dominant la ville, qui est la raison d’être de Potosi. Qui a fait sa richesse, entrainé des fortunes et fait des millions de morts.

Après quelques explications du guide qui nous prévient notamment que cette visite n’est pas une attraction joyeuse, que la mine est un endroit dangereux et qu’il faut respecter les mineurs, on se met en route. C’est parti pour plusieurs kilomètres sous-terre, à marcher dans la boue, en général debout mais parfois courbés. En devant mettre un masque régulièrement pour se protéger des vapeurs toxiques (qui nous font tout de même beaucoup tousser). On s’écarte par moment pour laisser passer des mineurs qui passent en suant et en soufflant, portant des sacs de plusieurs dizaines de kilos sur leurs dos ou poussant à grand peine des chariots usés contenants jusqu’à une tonne de pierres.

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A un moment on s’arrête pour reprendre notre route et pour que le guide nous explique plus en détail le fonctionnement de cette mine.

Pour vous la faire courte (car cet article est déjà bien long, je l’avoue) quelques notions:

  • En 1572 l’Espagne coloniale à mis en place la « mita ». La mita c’est une organisation du travail imaginée à l’origine par les Incas et qui consiste à mobiliser à tour de rôle les habitants. Dans la version espagnole mise en place à Potosi, chaque esclave africain et chaque indigène de plus de 18 ans doivent, tous les 7 ans, venir travailler 4 mois dans la mine. Pendant ces 4 mois, ils ne sortent jamais de la mine et travaillent 12 heures puis se reposent 12 heures.
  • Pour tenir dans ces conditions infernales (et c’est toujours le cas) les mineurs tournaient à la feuille de coca. Cela leur permettait de ne pas dormir et ne pas manger pendant des heures infinies. Donc après avoir diabolisé cette plante, l’Espagne est revenu sur sa décision pour la rendre obligatoire. Elle en contrôlait même la production afin de la vendre à prix d’or aux travailleurs!
  • Les mineurs sont aujourd’hui organisés en coopératives. En gros, la coopérative donne à chaque mineur un filon à exploiter. Celui-ci peut ensuite travailler quand il le veut, comme il le veut, avec autant d’employés qu’il le veut (ou le peut). Il reverse une somme fixe à la coopérative et doit payer lui même tout son matériel. Avant d’avoir son propre filon, il faut travailler 4 ans pour un mineur déjà installé. On comprend ainsi que la chance est très importante dans la mine: si le filon donné est pauvre, on est pauvre. S’il est riche, on peut devenir millionnaire et ne plus travailler soi-même. Une question de hasard.
  • Le Cerro Rico est creusé dans tous les sens « plus qu’un fromage suisse » selon notre guide. On parle de 80 km de tunnels.
  • La plupart des mineurs travaillent dans les même conditions qu’au 16è siècle: sans marteau-piqueur, ils creusent donc à la main et on sort les gravats sur le dos ou sur des chariots plus que rouillés.

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  • Les mineurs gagnent jusqu’à 3000 Bolivianos par moi. C’est énorme par rapport au salaire minimum de 800 Bolivianos ici, mais il faut à ce prix enlever la part versée à la coopérative et le matériel. Et surtout il faut savoir que ce travail à un prix très lourd: une espérance de vie de moins de 50 ans.

Après ces explications on reprend notre route, on croise d’autres mineurs qui sortent, on monte des échelles. On croise des mineurs qui travaillent cette fois-ci. La plupart sont complètement saouls, bourrés à l’alcool à 96%, des boules de feuilles de coca dans leur bouche, quasiment de la taille d’une boule de billard.

On nous explique que la coca leur sert de montre: quand ils en ont trop dans la bouche et/ou qu’elle commence à ne plus avoir de gout, c’est qu’il est l’heure de faire une pause ou d’arrêter de bosser. La coca sert surtout à ne pas sentir la faim ni la fatigue. Un remède ancestral, toujours largement utilisé.

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Les mineurs sont cependant tous agréables avec nous. Avec certains on peut discuter un peu (mais pas beaucoup, le guide nous presse un peu trop). Etant donné leur niveau d’alcoolémie, la discussion n’aboutirait de toute façon pas très loin. Mais ils sont contents de nous expliquer ce qu’ils sont en train de faire, depuis combien de temps ils travaillent et de nous montrer tout cela. Ils nous remercient chaudement pour les provisions et insistent pour qu’on pose avec eux en photo.

Avant de sortir de la mine, on passe voir « El Tio » DSC05658le dieu de la mine. Les mineurs sont évidement très croyants et ont notamment foi en El Tio et la Pachamama. Le dieu de la mine et la Terre Mère. Ils viennent régulièrement voir El Tio et lui demander de leur apporter chance ou le remercier. A chaque fois cela s’accompagne d’un gorgée (ou une bouteille) d’alcool à 96%, sans oublier de verser une goute sur el Tio et une sur le sol pour la Pachamama.

 

Après le passage le plus pénible, très bas et boueux, on ressort de la mine par le côté opposé. On aura donc traversé la montagne à travers l’un des très nombreux tunnels creusés. On aura touché du bout du bout de l’ongle la réalité de la mine, sans vraiment ressortir accablés ni culpabilisés par la misère.

En fait, ce qui nous plombe vraiment le moral, c’est de croiser une petite fille tremblante de froid, à moitié nue, au milieu du chemin qui nous reconduit vers la ville. Là, loin de la visite touristique, on réalise un peu mieux la réalité des gens ici.

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Après que le guide ai ramené la petite à sa maison on ira rendre nos équipements, un peu moins fiers qu’à l’aller, avant de rentrer à Potosi.

Alors, au final, est-il dérangeant de visiter les mines de Potosi?

Pour moi la réponse est non. Je suis très content de l’avoir fait et je le recommande vraiment.

Mes arguments (discutables, sans aucun doute) sont les suivants:

  • On voit finalement peu de mineurs au travail, la majeure partie de la visite est donc orientée sur l’explication de l’histoire de la mine, du fonctionnement actuel de celles-ci et sur la découverte des tunnels.
  • Cette mine (et les mines en général) ont de tout temps été au coeur de l’histoire de la Bolivie. Difficile de s’intéresser et de comprendre le pays sans s’intéresser a ces mines. Et, on ne va pas se le cacher, les voir et apprendre leur histoire sur place permet de mieux appréhender le sujet.
  • La visite est gagnant-gagnant. Je ne vais pas parler du choix de l’agence car n’importe qui peut prétendre reverser « la majeure partie » du prix aux mineurs. Cependant, ce qui est concret c’est que généralement quand on croise un groupe de mineurs, on leur donne quelque chose (feuilles de coca ou boisson). Et quand ils le peuvent ils s’arrêtent pour discuter.
  • Les mineurs n’ont pas l’air dérangés, exaspérés ou choqués pas les visiteurs. Déjà parce que ce n’est pas Disneyland non plus, il n’y a pas des touristes partout. Ensuite parce que ceux-ci respectent le travail des mineurs (on se pousse quand ils passent, on ne fait pas de bruit, on ne prend pas de photo sans y être invités). Et surtout, l’impression que cela donne est que les touristes permettent aux mineurs de s’extraire de leur travail pénible pendant un court moment. Pendant un instant ils vont arrêter de souffrir pour expliquer fièrement ce qu’ils font, comment ils travaillent etc. Spontanément ils vont proposer de poser en photo ou de raconter leur travail.

D’ailleurs, tous les mineurs croises nous ont gratifiés d’une « bon dia » et d’un sourire, qu’ils s’arrêtent pour demander un « cadeau » ou qu’ils soient trop occupés pour cela.

  • Enfin parce que d’un point de vue humain cette visite est passionante. Elle peut éveiller la conscience des touristes. Tout comme l’échange peut éveiller celle des mineurs en leur apportant un point de vue extérieur.

Voila, voila.

En conclusion je recommande donc chaudement cette visite, qui sera se que chacun en fait. Du voyeurisme pur pour celui qui recherche cela, une expérience inoubliable pour celui qui saura en tirer le maximum

(Tout cela est bien sûr basé sur mon expérience. Je pense qu’une autre agence, un autre groupe ou la rencontre d’autres mineurs auraient pu changer mon ressentit.)

 

Le lendemain, on à donc visité la Casa de la Moneda et voulu enchainer sur la visite d’un couvent. Mais les horaires de visites n’étaient pas pratique, nous sommes donc partis après déjeuner vers la belle ville de Sucre!

2 thoughts on “Dans les profondeurs de l’histoire à Potosi

  1. Martareche Monie et Jean

    Effectivment comme tu l’as décrite la visite de la mine donne beaucoup à réfléchir…Que je suis heureuse d’être née Française parfois…
    Tu es très beau en mineur Benji et ça a l’air très bon ce que mange Maguy….
    Je sais que Lucie ne va pas tarder à vous rejoindre pour visiter le Pérou….Régalez vous tous les trois
    Bisous

    • Ben

      Merci Monie! Lu arrive dans moins d’une semaine, on a un beau programme ensemble au Pérou ça va être cool!
      gros bisous

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